samedi 27 février 2016

mardi 23 février 2016

vendredi 19 février 2016

samedi 13 février 2016

Chronique de l'urgence d'attendre...

offerte par Claude, Annie Goetzinger et Bruno Frappat


Arrêté

Il y avait un vent à meurtrir les vivants et à les faire s’envoler comme feuilles mortes. Il sifflait sinistrement entre les tombes du cimetière du Père-Lachaise, à Paris. Quelques chats rôdaient, solitaires. Trois individus emmitouflés faisaient le trajet qui, en pente douce, mène d’une rive à l’autre du champ des défunts. Les pavés disjoints rendaient leur marche malaisée. Le vent soufflait si fort entre les branches des arbres dénudés, squelettiques, qu’ils ne s’adressaient même plus la parole. Autant en aurait emporté le vent.
Soudain un véhicule s’arrêta à leur hauteur et, par la vitre côté passager, on vit le visage furibond d’une employée à l’uniforme de rigueur hurler : « Qu’est-ce que vous faites ? Où allez-vous ? D’où venez-vous ? » Le ton était rogue, l’invitation à répondre, comminatoire. L’un des fautifs répondit sèchement : « Nous venons d’assister, là-haut, à la crémation d’une dame amie et nous nous rendons sur la tombe de ma femme, division 62. »« Vous auriez dû sortir tout de suite après la cérémonie. Vous n’avez pas le droit de vous promener aujourd’hui. Je préviens le central. » On la vit commencer à marmonner dans un téléphone portable relié au fameux central que l’on imaginait bourré d’agents de surveillance prêts à sauter sur le moindre malfaiteur, terroriste présumé oublieux de l’état d’urgence. Allait-on finir au poste, se demandèrent les trois amis, un peu inquiets de la réaction du central.
Celle-ci se manifesta bientôt par l’arrivée d’un second véhicule, plus gros, occupé par un baraqué type videur de boîte de nuit. Il réitéra sur le même ton la directive de la dame. On s’expliqua à nouveau. « Division 62, ma femme, quand même ! » Rien n’y fit. Le gaillard s’énervait. Il s’empara d’un gros téléphone : « J’appelle le central. » Le trio de malfaiteurs poursuivit son chemin en direction de la division 62 tandis que le véhicule de sécurité stationnait sur la route principale. On fila entre les tombes. Il revint : « J’ai eu le chef au central, il demande que je vous raccompagne à la sortie. »
C’était trop d’honneur. On refusa cette expulsion sous escorte. « Mais c’est un arrêté préfectoral ! »,lança-t-il, impressionné lui-même par sa déclaration. Alors l’un des promeneurs clandestins eut cette phrase malheureuse qui signa l’aggravation du conflit : « Je m’en fiche complètement de l’arrêté préfectoral, je vais voir la tombe de ma femme. » Et de se faufiler entre les tombes pour semer le véhicule et son gros occupant. Tandis que la fuite s’organisait dans les ruelles inaccessibles et l’enchevêtrement labyrinthique des concessions, l’on distinguait d’autres véhicules, rameutés par le central, tourner et retourner pour retrouver les fugitifs de cette « jungle » de pierre et de marbre. On n’entendait plus que le bruit du vent, des roues sur les pavés et, au loin, la rumeur de Paris, ignorant la tragédie grotesque qui se déroulait.
Les fuyards, après une prière un peu expédiée, finirent par se retrouver à la sortie devant le bon sourire d’un gardien de service, qui ne se doutait de rien, le central ne l’ayant pas avisé de l’existence du trio infernal. Il ouvrit la porte qui donnait sur la ville. Ce fut une belle fin de matinée. Les trois inconnus avaient fait leur devoir, les gardiens avaient fait leur possible, l’arrêté préfectoral avait lutté à sa manière contre la force des vents et la chute des branches, le central avait négligé de rameuter toute la troupe et ferait un rapport.
Le trio se retrouva dehors, un peu honteux et soulagé, et trottina à petits pas jusqu’au café voisin où l’on pérora longtemps sur les travers du principe de précaution inscrit dans la Constitution de la République, avec ses états d’urgence, cette manie de nous protéger de tout… On se retrouva honteux d’avoir manifesté cette insolence de bourgeois par rapport au petit personnel et cet incivisme de nantis que l’on n’aurait pas toléré d’autres passagers du vent. Le vent qui balaya ces scrupules car la cause était bonne.

Urgence

Dehors, le débat faisait rage sur l’état d’urgence, la Constitution, l’état de droit, les libertés menacées, le fascisme rampant. On s’y était finalement noyé. Après un départ en fanfare, quand Hollande, à Versailles, avait lancé l’idée, le 16 novembre, tout le monde avait applaudi sous le coup de l’émotion. Puis, les jours passant, les arrière-pensées revenant au premier plan, les manœuvres réapparaissant derrière les bons sentiments, beaucoup s’avisèrent que l’idée n’était pas si bonne. La gauche de la gauche voyait la France défigurée, ses principes en lambeaux. La droite de la droite se frottait les mains voyant qu’on adoptait ses idées et certaines de ses méthodes. Le centre hésitait et n’applaudissait plus que d’une main.
Des semaines passeraient à brandir les armes de ce combat de la France contre elle-même avec sa funeste manie de mettre de l’idéologie partout où une réalité requiert son attention et sa décision. Le dernier qui parlait nous paraissait avoir raison. Un matin, on était d’accord avec l’exécutif pour faire durer l’état d’urgence jusqu’à l’éradication définitive du fanatisme sur l’ensemble de la planète. Le soir, on se retournait dans son lit avec les tourments de la « gauche angélique » (liberté d’abord) qui voit partout l’affreux museau du fascisme et des fantômes de Vichy ricanant à nos lois contre les « mauvais Français ».
Les convictions menaient dans les esprits des sarabandes insupportables. À midi, on était de gauche, à quatorze heures, on épousait le parti de l’ordre. À seize heures, on ne savait plus. Jusqu’au moment où, après des débats au Parlement, Assemblée puis Sénat, on se rendit compte que tout le monde était dans le même état, paumé. Et que la fameuse loi n’aurait aucune chance d’aller jusqu’au Congrès pour entrer de force dans la Constitution.
Le vent d’hiver avait réglé la question chassant les nuages, les amendements et les débats pipés. L’exécutif penaud irait se réfugier dans ses palais et le peuple, soulagé, pourrait de nouveau se promener en ville sans redouter qu’un amendement à la Constitution menace de lui tomber sur la tête à chaque carrefour. On allait passer de l’état d’urgence à l’état de silence.
Bruno Frappat

jeudi 11 février 2016

lundi 8 février 2016

vendredi 5 février 2016

mardi 2 février 2016

Comment et pourquoi on est "Ours".



Bien des mécomptes me sont advenus pour n'avoir pas assez pris en considération le fait que je suis une ourse.
Quand j'étais enfant, on m'a donné des albums racontant les aventures de "Nounouche la Petite Ourse".
Nounouche faisait le tour du monde pour vendre des bonbons; bonbons qui l'aidaient à se tirer de toutes sortes  situations plus ou moins dangereuses. C'est ainsi qu'en Polynésie, elle calmait un volcan en éruption en versant des bonbons dans le cratère.
Une autre fois, alors que pour sortir dans la tempête, sa mère lui avait donné un parapluie beaucoup trop grand, le vent s'engouffrant sous la toile la faisait monter, monter... jusque sur la lune. Une lune habitée par des géants qui prenaient soin de l'oursonne. Finalement elle est redescendue, je ne me souviens plus comment et a repris ses valises pleines de bonbons et poursuivi son tour du monde.
Puisque rien ne se produit par hasard, ce n'est probablement pas en vain que j'ai reçu jadis ces histoires d'ourse voyageuse. 
L'ourse, c'est Nounouche, mais aussi la terrible femelle grizzly. Nounouche menacée pourrait se réfugier entre les pattes du fauve. Mais qui voudrait  jouer avec Nounouche pourrait bien s'effrayer quand le grizzly se dresse.
Et le plus souvent, si elle se dresse l'ourse grizzly, c'est pour défendre ses oursons.
Car il ne faut pas croire ce que raconte "L'Ours" de J.J. Annaud: un ours adulte n'adopte pas un ourson qui a perdu sa mère. Un ours adulte s'en fout et ça vaut mieux, car s'il s'en occupe, il peut le dévorer.