samedi 15 août 2009

Mots d'auteur


Le plus clair de mon temps, je le passe à l'obscurcir.

Boris VIAN

Le dernier poème


J'ai rêvé tellement fort de toi,
J'ai tellement marché, tellement parlé,

Tellement aimé ton ombre,
Qu'il ne me reste plus rien de toi.
Il me reste d'être l'ombre parmi les ombres
D'être cent fois plus ombre que l'ombre
D'être l'ombre qui viendra et reviendra
dans ta vie ensoleillée.

Robert DESNOS

vendredi 14 août 2009

La rançon de Mack - O'Henry (fin)



Il devait être environ cinq heures et demie quand je rentrai à la maison. En ouvrant la porte, j’aperçois le vieux Mack, allongé dans ses vieux habits, avec ses chaussettes bleues sur la fenêtre et l’Histoire de la Civilisation sur les genoux.
« On n’a guère l’air ici de se préparer pour une cérémonie nuptiale, dis-je en feignant l’innocence.
-Oh ! dit Mack, en allongeant la main vers le pot à tabac, elle a été remise à cinq heures. Ils m’ont envoyé un mot pour me dire que l’heure avait été changée. C’est fini maintenant. Pourquoi es-tu resté si longtemps dehors, Andy ?
-On t’a parlé du mariage ? demandai-je.
-C’est moi qui l’ai opéré, dit-il. Je t’ai déjà dit que j’étais juge de paix. Le pasteur est parti dans l’Est chez ses parents, et je suis la seule personne en ville qui puisse accomplir les dispensations nuptiales. Il y a un mois que j’ai promis à Eddie et Rebosa de les marier. C’est un garçon actif ; il aura une boutique à lui un de ces jours.
-Il l’aura, dis-je.
-Y avait des tas de femmes à la noce, dit Mack, d’un air détaché. Mais aucune ne semble m’avoir suggéré des inspirations. J’aimerais être au courant de la configuration de leurs talents, comme tu prétendais l’être…
-C’était il y a deux mois », dis-je, en attrapant le banjo.

La rançon de Mack

O’HENRY – Contes du far-West

jeudi 13 août 2009

La rançon de Mack - O'Henry (4)



Alors je me décide à opérer sur le champ. Je sauverai le vieux Mack si je peux. Voir un brave homme impropre et boucané, comme ça, se muer en coquelet pour les yeux d’une fillette qui suce encore son crayon et se boutonne encore dans le dos, c’était plus que je ne pouvais supporter sans réagir.
« Rebosa, dis-je sérieusement, mettant à contribution mes instincts et connaissances des intuitions logiques de la femme, est-ce qu’il n’y a pas un jeune homme à Pîna qui… un beau jeune homme duquel vous fassiez grand cas ?
-Si ! fait Rebosa en secouant ses renoncules. Bien sûr qu’y en a un ! Qu’est-ce que vous croyez ? Seigneur !…
-Est-ce que vous lui plaisez ? demandé-je. Qu’est-ce qu’il est dans le coup ?
-Dingo ! dit Rebosa. Maman n’arrête pas d’arroser les marches de la porte d’entrée pour l’empêcher de s’y asseoir. Mais j’pense que tout ça finira ce soir, ajoute-t-elle avec un soupir.
-Rebosa, dis-je, vous ne ressentez pas pour le vieux Mack le moindre effluve de cette agitation qu’on appelle l’amour, n’est-ce pas ?
-Ah ! Seigneur, non ! s’écrie-t-elle en secouant la tête. Je l’trouve aussi sec qu’un coup de trique. Quelle drôle d’idée !
-Quel est ce jeune homme que vous affectionnez, Rebosa ? demandé-je.
-C’est Eddie Bayles, qu’elle répond. Il est commis chez Crosby l’épicier. Mais il ne gagne que trente-cinq dollars par mois. Ella Noakes était folle de lui, y a pas encore longtemps.
-Le vieux Mack me dit, continuè-je, qu’il va vous passer ce soir à six heures les sacrées menottes de l’hyménée.
-C’est bien l’heure, qu’elle dit. Ca doit avoir lieu chez nous.
- Rebosa, dis-je, écoutez-moi. Si Eddie Bayles possédait mille dollars, mille dollars comptant, vous entendez bien, qui lui permettraient de s’acheter un fond de commerce, si, dis-je, Eddie et vous pouviez présenter la dite somme en guise de prétexte matrimonial, est-ce que vous consentiriez à l’épouser ce soir à cinq heures ? »
La jeune beauté me regarde sans répondre pendant une minute ; et c’est tout juste si je ne lis pas sur sa figure ces cogitations imperceptibles qu’elle est en train de brasser dans son fot intérieur, à la manière des femmes.
« Mille dollars ? qu’elle dit enfin. Bien sûr que j’y consentirais.
-Suivez-moi, dis-je. Nous allons voir Eddie. »
On se rend tous les deux chez Crosby, et on fait sortir Eddie de la boutique. Il a des taches de son et un air passable ; et , aussitôt après avoir écouté ma proposition, il est pris de tremblements nerveux.
« A cinq heures ? qu’il dit. Pour mille dollars ?… Saint Pain d’Epice, ne me réveillez pas ! C’est vous le tonton qu’a fait fortune aux Indes, pour sûr ! J’achèterai le fond au vieux Crosby et je prendrai sa suite. Oh ! chic ! »
Là-dessus nous entrons tous, et nous expliquons le coup au père Crosby. Puis je trace mille dollars sur un chèque et je le lui tends. Si Eddie et Rebosa se mariaient à cinq heures, le chèque était pour eux. Et alors, je leur donne ma bénédiction et je vais me balader dans les bois pendant quelque temps.
Je m’assois sur un tronc, et j’enfante des méditations sur la vie, la vieillesse, le zodiaque, les mœurs des femmes et tout le tohu-bohu qui emberlificote une existence humaine. Et je me congratule d’avoir probablement sauvé mon vieil ami Mack d’une attaque de mididémonite. Je sais qu’il m’en saura gré lorsqu’il se sentira guéri, et qu’il aura répudié son infatuation et ses souliers vernis. Mille dollars, me dis-je, pour rescaper le vieux Mack d’un coup de virus aussi grave, c’est bien payé, mais ce n’est pas trop cher quand même. Et par-dessus tout, je suis heureux d’avoir ainsi poursuivi mes études sur les femmes, et prouvé mon aptitude à déjouer les fourberies de leurs évolutions stratégiques.

Régime sévère.


En août 2002, j'ai calculé que sur six mois, j'avais perdu environ une tonne. A savoir: deux chevaux, un chien, et dix kilos.
PP

Détective


La méthode de Sherlock Holmes est-elle inspirée du bon sens de Zadig ?

Le chien et le cheval.
Un jour, se promenant auprès d’un petit bois, il vit accourir à lui un esclave de la Reine, suivi de plusieurs officiers qui paraissaient dans la plus grande inquiétude, et qui couraient ça et là comme des hommes égarés qui cherchent ce qu’ils ont perdu de plus précieux. « Jeune homme, lui dit le premier esclave, n’avez-vous point vu le chien de la Reine ? » Zadig répondit modestement : « C’est une chienne, et non pas un chien. – Vous avez raison, reprit le premier esclave.- C’est une épagneule très petite, ajouta Zadig ; elle a fait depuis peu des chiens ; elle boite du pied gauche de devant, et elle a les oreilles très longues. – Vous l’avez donc vue ? dit le premier esclave tout essoufflé. – Non, répondit Zadig, je ne l’ai jamais vue, et je n’ai jamais su si la Reine avait une chienne. »
Précisément dans le même temps, par une bizarrerie ordinaire de la fortune, le plus beau cheval de l’écurie du Roi s’était échappé des mains d’un palefrenier dans les plaines de Babylone. Le grand veneur et tous les autres officiers couraient après lui avec autant d’inquiétude que le premier esclave après la chienne. Le grand veneur s’adressa à Zadig, et lui demanda s’il n’avait point vu passer le cheval du Roi. « C’est, répondit Zadig, le cheval qui galope le mieux ; il a cinq pieds de haut, le sabot fort petit ; il porte une queue de trois pieds et demi de long ; les bossettes de son mors sont d’or à vingt-trois carats ; ses fers sont d’argent à onze deniers.- Quel chemin a-t-il pris ?où est-il ? demanda le grand veneur.- Je ne l’ai point vu, répondit Zadig, et je n’en ai jamais entendu parler. »
Le grand veneur t le premier esclave ne doutèrent pas que Zadig n’eût volé le cheval du Roi et la chienne de la Reine ; ils le firent conduire devant l’assemblée du grand Desterham, qui le condamna au knout, et à passer le reste de ses jours en Sibérie. A peine le jugement fut-il rendu qu’on retrouva le cheval et la chienne. Les juges furent dans la douloureuse nécessité de réformer leur arrêt ; mais ils condamnèrent Zadig à payer quatre cents onces d’or, pour avoir dit qu’il n’avait point vu ce qu’il avait vu. Il fallut d’abord payer cette amende ; après quoi il fut permis à Zadig de plaider sa cause au conseil du grand Desterham ; il parla en ces termes :
« Etoiles de justice, abîmes de science, miroirs de vérité qui avez la pesanteur du plomb, la dureté du fer, l’éclat du diamant, et beaucoup d’affinité avec l’or, puisqu’il m’est permis de parler devant cette auguste assemblée, je vous jure par Orosmade, que je n’ai jamais vu la chienne respectable de la Reine, ni le cheval sacré du Roi des rois. Voici ce qui m’est arrivé : Je me promenais vers le petit bois où j’ai rencontré depuis le vénérable esclave et le très illustre grand veneur. J’ai vu sur le sable des traces d’un animal, et j’ai jugé aisément que c’étaient celles d’un petit chien. Des sillons légers et longs, imprimés sur de petites éminences de sable entre les traces des pattes, m’ont fait connaître que c’était une chienne dont les mamelles étaient pendantes et qu’ainsi elle avait fait des petits il y a peu de jours. D’autres traces en un sens différent, qui paraissaient toujours avoir rasé la surface du sable à côté des pattes de devant, m’ont appris qu’elle avait les oreilles très longues : et comme j’ai remarqué que le sable était toujours moins creusé par une patte que par les trois autres, j’ai compris que la chienne de notre auguste Reine était un peu boiteuse, si j’ose le dire.
« A l’égard du cheval du Roi des rois, vous saurez que, me promenant dans les routes de ce bois, j’ai aperçu les marques des fers d’un cheval : elles étaient toutes à égale distance. « voilà, ai-je dit, un cheval qui a un galop parfait. » La poussière des arbres, dans une route étroite qui n’a que sept pieds de large, était un peu enlevée à droite et à gauche, à trois pieds et demi du milieu de la route. « Ce cheval, ai-je dit, a une queue de trois pieds et demi, qui, par ses mouvements de droite et de gauche, a balayé cette poussière. » J’ai vu sous les arbres qui formaient un berceau de cinq pieds de haut, les feuilles des branches nouvellement tombées ; et j’ai connu que ce cheval y avait touché, et qu’ainsi il avait cinq pieds de haut. Quant à son mors, il doit être d’or à vingt-trois carats ; car il en a frotté les bossettes contre une pierre que j’ai reconnue être une pierre de touche, et dont j’ai fait l’essai. J’ai jugé enfin par les marques que ses fers ont laissées sur des cailloux d’une autre espèce, qu’il était ferré d’argent à onze deniers de fin. »
Tous les juges admirèrent le profond et subtil discernement de Zadig ; la nouvelle en vint jusqu’au Roi et à la Reine. On ne parlait que de Zadig dans les antichambres, dans la chambre et dans le cabinet ; et quoique plusieurs mages opinassent qu’on devait le brûler comme sorcier, le Roi ordonna qu’on lui rendît l’amende des quatre cents onces d’or à laquelle il avait été condamné. Le greffier, les huissiers, les procureurs vinrent chez lui en grand appareil lui rapporter ses quatre cents onces ; ils en retinrent seulement trois cents quatre-vingt-dix-huit pour les frais de justice, et leurs valets demandèrent des honoraires.
Zadig vit combien il était dangereux quelquefois d’être trop savant, et se promit bien, à la première occasion, de ne point dire ce qu’il avait vu.
Cette occasion se trouva bientôt. Un prisonnier d’état s’échappa ; il passa sous les fenêtres de sa maison. On interrogea Zadig, il ne répondit rien ; mais on lui prouva qu’il avait regardé par la fenêtre. Il fut condamné pour ce crime à cinq cents onces d’or, et il remercia ses juges de leur indulgence, selon la coutume de Babylone.
« Grand Dieu ! dit-il en lui-même, qu’on est à plaindre quand on se promène dans un bois où la chienne de la Reine et le cheval du Roi ont passé ! qu’il est dangereux de se mettre à la fenêtre ! et qu’il est difficile d’être heureux dans cette vie ! »

VOLTAIRE - Zadig

mercredi 12 août 2009

La rançon de Mack- O'Henry (3)



Juste à ce moment là passe une jeune femme sur le trottoir ; et je vois Mack qui change de couleur, et s’met la bouche en cul de poule, et qui lève son gibus en souriant et qui s’plie en deux ; et l’autre sourit à son tour, s’incline et s’en va.
« Ton cas, dis-je, est désespéré, si tu as attrapé la féminite à ton âge. Et moi qui te croyais vacciné ! Et des souliers vernis ! Tout ça en deux mois de temps !
- Je vais agglutiner ce soir, dit Mack avec une sorte de minauderie, cette jeune fille dans les sacrés liens du mariage.
- J’ai oublié quelque chose à la poste », dis-je en m’éloignant rapidement.
Cent mètres plus loin je rattrape la jeune créature. Je lève mon chapeau et je me présente. Dix-neuf ans qu’elle paraît, et jeune pour son âge. Elle rougit et me jette un regard glacial, comme si j’étais la neige dans la scène tragique des Deux orphelines.
« Paraît qu’vous allez vous marier ce soir ? que j’dis.
-Exact, qu’elle fait. Vous avez des objections à formuler ?
- Ecoutez, beauté… que j’commence.
-Mon nom est Miss Rebosa Redd, dit-elle d’un air outragé.
-Je l’savais, que j’dis. Eh bien, Rebosa, je suis assez vieux pour avoir du de l’argent à votre père. Et ce vieux ptomaïniaque spécieux, redingoté, nauséeux et gibusé qui se pavane goulûment comme un irrémédiable dindon en souliers vernis, est mon meilleur ami. Pourquoi diable êtes-vous allée l’emmancher dans cette histoire de mariage ?
-Mais, répond Miss Rebosa, c’est la seule chance que j’avais…
-Sans blague ! dis-je en jetant un regard d’admiration apitoyée sur son teint et le style de sa physionomie. Avec cette beauté-là, vous pourriez dégoter n’importe quel mâle. Ecoutez, Rebosa. Le vieux Mack n’est pas l’homme qu’il vous faut. Il avait vingt-deux ans quand vous êtes venue au monde. C’t’espèce de floraison qu’il exhibe ne va pas durer. Il est tout éventé de vieillesse, de ruine et de crépitude. C’est un cas de démon de midi. Le vieux Mack a laissé passer son numéro quand il était jeune ; et maintenant il fait un procès à la nature pour réclamer l’intérêt de la lettre de crédit qu’il a reçue de Cupidon au lieu de se faire payer comptant. Rebosa, tenez-vous à, la perpétration de ce mariage ?
-Mais bien sûr ! dit Rebosa, en accompagnant ces mots d’une oscillation énergique des renoncules de son chapeau. Et il y en a un autre qui y tient aussi, j’vous promets.
-A quelle heure doit se passer le forfait ? demandé-je.
-A six heures, qu’elle dit. »

A voir un jeune chien courir
Les oiseaux parapher le ciel
Le vent friser le lavoir bleu
Les enfants jouer dans le jour

A sentir fraîchir la soirée
Entendre le chant d’une porte
Respirer les lilas dans l’ombre
Flâner dans les rues printanières

A doucement perdre le temps
Suivre un bras nu dans la lumière
Entrer sortir dormir aimer
Aller devant soi sous les arbres

Mille choses douces sans nom
Qu’on fait plus qu’on ne les remarque
Mille nuances d’être humaines
A demi-songe à demi-joie

Rien moins que rien pourtant la vie
Forte encore au cœur du malheur
Et la chanson vous monte aux lèvres
On s’étonne d’avoir chanté

Rien moins que rien Juste on respire
Est-ce un souffle une ombre un plaisir
Je puis marcher je puis m’asseoir
La pierre est fraîche la main tiède

Tant de choses belles qu’on touche
Le pain l’eau la couleur des fruits
Là-bas les anneaux des fumées
Un train qui passe et crie au loin

Comme tout semble tendre et sage
Lorsque paix sans brèche et sans fin
De quoi parlent les gens qui passent
On les attend chez eux ce soir

Sans doute il y a des fêlures
A ce paysage de verre
Mais le vin retient de la terre
Le rêve et non l’odeur des morts

Celui qui le veut qu’il s’enivre
De la noirceur et du poison
Mais le soleil sur ta figure
Est plus fort que l’ombre qu’il fait

Et qu’irais-je chercher des rimes
A ce bonheur pur comme l’air
Un sourire est assez pour dire
La musique de l’être humain.



Louis ARAGON

Mots d'auteur


Toute forme d'art est l'aveu que la vie ne suffit pas.


Yves SAINT LAURENT

mardi 11 août 2009

La rançon de Mack - O'Henry (2)



Un soir Mack prend la parole et me demande si j’suis suffisamment versé dans les us et coutumes de l’espèce féminine.
« Oui-da ! que j’fais, d’un certain ton de voix. J’la connais depuis Adèle jusqu’à Zéphirin. La nature et le déguisement des femmes me sont aussi familiers que la topographie de Sing-Sing à un banquier américain natif de Chkipoumof (Bulgarie). Je suis à la page de toutes leurs petites contredanses et ponctuelles contradictions.
- J’vais t’dire, Andy, fait Mack avec une sorte de soupir, j’ai jamais eu le moindre ingrédient d’interpolation avec leurs prédispositions. Peut-être que j’aurais un certain penchant naturel à naviguer dans leurs parages, mais j’n’en ai jamais eu le temps. J’ai commencé à gagner ma vie à quatorze ans ; et il me semble que j’nai jamais eu l’occasion d’équiper mes ratiocinations avec les sentiments généralement exhibés à l’égard du beau sexe.
-Y’a une argumentation opposée, que j’dis, inadéquate aux points de vue. Bien que les femmes varient en rationalis, j’les ai très souvent trouvées visiblement divergentes les unes des autres en matière de contrastes similaires.
- J’ai idée, poursuit Mack, qu’un homme devrait toujours s’les incorporer et cuirasser ses inspirations quant au sexe, lorsqu’il est jeune, et en conséquence prédéterminé. J’ai laissé passer l’occasion ; et maintenant j’estime que j’suis trop vieux pour sauter à travers le curriculum.
-Oh ! j’en sais rien, que j’dis. Peut-être qu’elles ne valent pas un panier de fric, ni les réjouissances confortables qu’on éprouve à s’émanciper de leurs inclinaisons emberlificotrices. Pourtant, je ne regrette pas ma connaissance des femmes. Un homme qui comprend leurs symptômes et appartés sait qu’il doit se tenir sur ses gardes en ce monde. »
Le séjour à Pîna nous plut et se prolongea. Y a des gens qui ne peuvent pas jouir de leur fortune sans fracas, délire et locomotion ; mais Mack et moi on en avait assez des agitations et des lits d’hôtel. La population était cordiale. Ah Sing avait repéré l’espèce de cuisine que réclamait notre idéal gastronomique ; Mack et son Buckle étaient copains comme cochons ; et quant à moi, je commençais à extirper du banjo un ersatz très satisfaisant de « Buffalo Gals, Can’t you come out To-night », ting…ting tiguidi ding… vous savez ?
Un jour je reçus un télégramme de Speight, le directeur d’une mine de New-Mexico dans laquelle j’avais des intérêts. Il me fallut partir ; et je restai deux mois absent. J’avais hâte de revenir à Pîna pour y goûter de nouveau les jouissances de la vie.
Lorsque j’arrivai à la baraque, je faillis m’évanouir. Mack se tenait sur le seuil ; et si jamais les dieux peuvent sangloter, c’était le moment où jamais.
Cet homme était un vrai tableau pour la National Gallery de Pictonag-les-foins. Non, il était pire ; c’était l’authentique chef-d’œuvre pictural acheté par le Département des Beaux-Arts de Washington sur l’intervention d’un sénateur influent.
Il était affligé d’une redingote, de souliers vernis, d’un gilet blanc et d’un chapeau haut de forme, et sa boutonnière arborait un géranium de la taille de la rosette du Mérite Chevaleresque et Révolutionnaire décernée aux généraux et patriotes Boliviens.
Et il se pavanait et se tortillait le museau comme un gosse qui a la colique ou comme un infernal vendeur de grand magasin.
« Hello, Andy ! fait Mack au milieu de ses grimaces. Content de te revoir. Il s’est passé des choses depuis ton départ.
- J’m’en doute, dis-je, rien qu’au spectacle sacrilège qui offense ma rétine. Dieu ne t’a jamais fait comme ça, Mack Lonsbury. Pourquoi déshonores-tu Ses œuvres avec cette espèce de pitrerie présomptueuse ?
-Mais, Andy, qu’il fait, ils m’ont nommé juge de paix en ton absence. »
Je dévisage Mack attentivement. Il a l’air agité et inspiré. Un juge de paix doit normalement offrir un aspect mélancolique et tempéré.

Desperate Dorothy Parker


Et enfin les Maris...
Cette croix que porte la Femme Blanche.
Ils ne remarquent jamais votre nouvelle robe,
Il faut la leur mettre sous le nez.
Ils vous parlent sans fin de l'affaire qu'ils viennent de conclure,
De leurs talents de stratège,
Et vous devez faire mine d'être éperdue d'admiration.
Ils sont toujours pendus devant la porte de votre chambre
A sortir leur montre toutes les cinq minutes:
"Comment, tu n'es pas encore prête?"
Impossible qu'ils aient tort,
Tout est toujours de votre faute...
Et chaque fois que vous sortez vous payer du bon temps
Vous tombez sur eux...
Si seulement quelqu'un pouvait les décramponner!

Je hais la famille:
Elle me donne des crampes d'écriture!

Le bonheur des éléphants


On met des pommes de terre épluchées noircir pendant trente-six heures dans un mélange de huit pour cent d'acide sulfurique et d'eau; on sèche ensuite avec du buvard et l'on presse. La matière ainsi obtenue, facilement taillable, sert à faire des pipes... d'écume de mer parfaitement imitées. Une pression plus forte lui donne une telle solidité que l'on peut en faire des billes de billard qui jouent l'ivoire à s'y méprendre.

NOS LOISIRS 5 août 1906

lundi 10 août 2009

La rançon de Mack - O'Henry (1)


Moi et le vieux Mack Lonsbury, on avait raflé chacun 40000 dollars dans une petite affaire de mine d’or à la cache-cache. Je dis le « vieux » Mack, mais en fait il n’était pas vieux ; quarante et un ans, au jugé. N’empêche qu’il a toujours eu l’air vieux.

« Andy, qu’il me dit, j’en ai marre de turbiner. Y’a trois ans qu’on travaille dur, toi et moi. Si on laissait tomber le boulot pendant quelque temps, à seule fin de claquer un peu de ce fric somnolant qu’on a pris au piège ?

- Ta proposition me tape dans le mille, que j’dis. Voyons un peu l’effet qu’ça fait d’être des nababs. Qu’est-ce qu’on choisit, les Chutes du Niagara ou un poker ?

- Y’a des années, fait Mack, que je m’dis, si jamais t’arrive à posséder un tas d’argent extravagant, tu loueras une baraque à deux pièces quelque part, t’engageras un cuisinier chinois, tu quitteras tes souliers et tu t’étendras dans une chaise longue en lisant l’Histoire de la Civilisation de Buckle.

- Ca m’a l’air suffisamment édifiant et enchanteur, dis-je, tout en se gardant d’une vulgaire ostentation. J’vois pas comment on pourrait mieux employer son argent. Donne-moi une pendule à coucou et la « Manière d’apprendre le banjo tout seul » de Sep Winner, et j’te tiens compagnie. »

Huit jours plus tard, Mack et moi on atterrit dans la petite ville de Pîna, à environ 30 milles de Denver, et on dégote une élégante petite maison de deux pièces qui fait tout à fait notre affaire. Nous déposons une demi-becquée de dollars dans la banque de Pîna et nous serrons la main à chacun des 340 habitants de la métropole. Nous avions apporté de Denver le Chinois, le coucou, Buckle et le traité de Banjo, et avec ça on s’est toujours senti chez soi dans la baraque.

Celui qui vous dira que la richesse ne fait pas le bonheur, vous pourrez le traiter d’menteur. Si vous aviez vu le vieux Mack vautré dans son rocking’chair avec ses pieds dans des chausettes bleues posés sur la fenêtre, en train d’absorber ce truc de Buckle à travers ses lunettes, c’était un spectacle de béatitude à rendre jaloux un Rockfeller. Quant à moi, je commençais à esquisser « Old Zip Coon » sur le banjo, et le coucou faisait son entrée en mesure, et Ah Sing emmitonnait l’atmosphère d’un de ces parfums d’œufs au jambon qui tapait le chèvrefeuille de cent longueurs. Quand il ne faisait plus assez clair pour ingurgiter le fatras de Buckle et le notes du traité de banjo, moi et Mack on allumait nos pipes, et on parlait de science, et des pêcheurs de perles, et de la sciatique, et de l’Egypte, et de l’orthographe, et des poissons et des alizés, et de cuir, et de gratitude, et d’aigles, et d’un tas d’autres sujets sur lesquels on n’avait encore jamais eu le temps d’exprimer nos sentiments.


A suivre


dimanche 9 août 2009

Il y a des mains...


... dans cette nuit de marais
Une main blanche et qui est comme un personnage vivant
Et qui est la main sur laquelle je voudrais poser mes lèvres et où je n'ose pas les poser.

Il y a des mains terribles
Main noircie d'encre de l'écolier triste
Main rouge sur le mur de la chambre du crime
Main pâle de la morte
Mais qui tiennent un couteau ou un revolver
Mains ouvertes
Mais fermées
Mains abjectes qui tiennent un porte-plume
O ma main toi aussi toi aussi
Ma main avec tes lignes et pourtant c'est ainsi
Pourquoi maculer tes lignes mystérieuses
Pourquoi? plutôt les menottes plutôt te mutiler plutôt plutôt
Ecris écris car c'est une lettre que tu écris à elle et ce moyen impur est un moyen de la toucher
Mains qui se tendent mains qui s'offrent
Y a-t-il une main sincère parmi elles
Ah je n'ose plus serrer les mains
Mains menteuses mains lâches mains que je hais
Mains qui avouent et qui tremblent quand je regarde les yeux
Y a-t-il encore une main que je puisse serrer avec confiance
Mais sur la bouche de l'amour
Mains sur le coeur sans amour
Mains au feu de l'amour
Mains à couper du faux amour
Mains basses sur l'amour
Mains mortes à l'amour
Mains forcées pour l'amour
Mains levées sur l'amour
Mains tenues sur l'amour
Mains hautes sur l'amour
Mains tendues vers l'amour
Mains d'oeuvre d'amour
Mains heureuses d'amour
Mains à la pâte hors l'amour horribles mains
Mains liées par l'amour éternellement
Mains lavées par l'amour par des flots implacables
Mains à la main c'est l'amour qui rôde
Mains pleines c'est encore l'amour
Mains armées c'est le véritable amour
Mains de maître mains de l'amour
Mains chaude d'amour
Main offerte à l'amour
Main de justice main d'amour
Main forte à l'amour!

Robert DESNOS

samedi 8 août 2009

La belle histoire de Jasmine


En 2003, des policiers anglais trouvèrent dans un abri de jardin un chien apeuré qui avait été enfermé et abandonné. Il était sale, affamé, et avait manifestement été maltraité. Les policiers emmenèrent le chien, un lévrier femelle, dans un refuge près de là.
Le personnel du refuge travailla à restaurer la santé et la confiance du chien. Cela prit plusieurs semaines, mais finalement le but fut atteint. Ils l'appelèrent Jasmine, et s'inquiétèrent alors de lui trouver une famille adoptive.

vendredi 7 août 2009

Plus rare qu'une éclipse totale !


FW: plus rare qu'une éclipse totale ! ça n'arrive qu'une fois par siècle !! un alignement exceptionnel !!!

Ca n'arrive qu'une fois par siècle !! un alignement exceptionnel !!!

Attention !!!
N'oubliez surtout pas de vous réveiller tôt le 7 août pour savourer un instant unique car à 5 minutes et 6 secondes après 4 heures du matin, il sera précisément...
04:05:06 07/08/09






LE BOUC


Le troupeau de chèvres est passé
Près de l'eau de la rive.

Dans le soir de rose et de saphir
J'admire
Le grand bouc qui les guide.

Salut, ô démon muet!
Tu es
L'animal le plus fougueux,
Mystique éternel
De l'enfer
Charnel...

Quel pouvoir
Dans ta barbe
Et ton front large,
Rude Don Juan!
Quel accent dans ton regard
Méphistophélique
De passion!

Tu vas aux champs
Avec tes femmes
Comme un eunuque
Etant un sultan!
Ta soif de sexe
Jamais ne s'apaise,
Digne apprenti
De Pan, ton père!

La chèvre
Te suit à pas lents,e
Humble et amoureuse.
Insatiable est ta passion.

La Grèce ancienne
Te comprend.

O être venu du fond des légendes saintes
Ou, parmi les rochers noirs et les croix grotesques,
Les animaux domptés et les grottes profondes,
Satan et les maigres ascètes
Te virent dans l'ombre
Souffler le flamme
Du sexe!

O bouc cornu
A la barbe vaillante,
Noir abrégé du monde médiéval!
Tu naquis auprès de Philomnède
Entre l'écume chaste de la mer,
Et tes lèvres
La caressèrent,
Etonnant le monde astral.

Boucs, vous venez des bois pleins de rosée
Où l'ouragan se fait lumière
Et des près d'Anacréon
Baignés du sang de l'immortel.

O boucs, vous êtes
La métamorphose
De la race éteinte
Des satyres anciens.
plus qu'aucun animal sur terre
Vous prodiguez la luxure vierge.

Illuminés du Grand Midi!
Arrêtez votre marche
Pour écouter
Du fond des campagnes
Le coq vous dire:
Salut, vous qui passez!

Federico Garcia LORCA

« Qu’est-ce que l’amour ? »


Les enfants peuvent répondre mieux que la plupart des adultes, quand on parle d’aimer.
La question était : « Qu’est-ce que l’amour ? »
Les réponses qu’ils ont données étaient plus claires et plus profondes que personne n’aurait pu imaginer. Voyez ce que vous en pensez :

« Quand quelqu’un vous aime, la manière dont il prononce votre nom est différente. Vous sentez que votre nom est en sécurité dans sa bouche. »
Billy – 7 ans

« L’amour c’est quand une fille met du parfum et le garçon de l’after shave et ils vont dehors et se sentent l’un l’autre. »
Karl – 5 ans

« L’amour c’est quand tu vas déjeuner quelque part et que tu donnes à l’autre la plupart de tes frites sans l’obliger à donner des siennes. »
Chrissy – 6 ans

« L’amour c’est ce qui te fait sourire quand tu es fatigué. »
Terri – 4 ans

« L’amour c’est quand ma maman fait du café pour mon papa et elle en prend une gorgée avant de lui donner pour être sûre que le goût est OK. »
Danny – 7 ans

« L’amour c’est quand vous vous embrassez tout le temps. Et quand vous êtes fatigués de vous embrasser, vous voulez quand même rester ensemble pour parler encore. Ma maman et mon papa font comme ça. Je trouva ça choquant quand ils s’embrassent.
Emily – 8 ans

« L’amour c’est ce qui est dans la pièce avec vous à Noël si vous arrêtez d’ouvrir les cadeaux pour écouter. » (Wow !)Bobby – 7 ans

« Si vous voulez apprendre à aimer mieux, vous devriez commencer avec un ami que vous détestez. » (nous aurions besoin de quelques millions de Nikka supplémentaires sur cette planète)
Nikka- 6 ans
« L’amour c’est quand tu dis à un type que tu aimes sa chemise, alors il la porte tous les jours. »
Noëlle – 7 ans

« L’amour c’est comme une petite vieille femme et un petit vieil homme qui sont toujours amis même après qu’ils se connaissent si bien l’un l’autre. »
Tommy – 6 ans

« Pendant mon récital de piano, j’étais sur la scène et j’avais le trac. Je voyais tous les gens qui me regardaient et j’ai vu mon papa me faire un signe de la main et sourire. Il était le seul à faire ça. Je n’ai plus eu le trac. »
Cindy – 8 ans

« Ma maman m’aime plus que n’importe qui. Personne d’autre ne m’embrasse le soir avant de m’endormir. »
Clare – 6 ans

« L’amour c’est quand maman donne à papa le meilleur morceau du poulet. »
Elaine – 5 ans
« L’amour c’est quand maman voit papa en sueur et qui ne sent pas bon et elle dit quand même qu’il est plus séduisant que Robert Redford. »
Chris – 7 ans

« L’amour c’est quand votre chiot vous lèche le visage même après l’avoir laissé seul toute la journée. »
Mary Ann – 4 ans

« Je sais que ma grande sœur m’aime parce qu’elle me donne tous ses vieux vêtements et elle doit aller s’en acheter des neufs. »
Lauren – 4 ans
« Quand tu aimes quelqu’un tes cils battent et des petites étoiles sortent de toi. » (quelle image !)
Karen – 7 ans


« L’amour c’est quand maman voit papa aux cabinets et elle ne trouve pas ça choquant. »
Mark – 6 ans
« Vous n’avez pas vraiment besoin de dire « je t’aime » à moins que vous n’en ayez envie. Mais si vous en avez envie, il faut le dire beaucoup. Les gens l’oublient. »
Jessica – 8 ans
.

Et le dernier – L’auteur et conférencier Leo Buscaglia qui avait proposé ce concours en a été le juge.
Le propos était de désigner l’enfant le plus concerné.
Le gagnant a été un enfant de 4 ans dont le voisin, un monsieur d’un certain âge venait de perdre sa femme.
En le voyant pleurer, le petit garçon est entré dans la cour de ce monsieur, est grimpé sur ses genoux et resté juste comme ça. Quand sa mère lui a demandé ce qu’il avait dit au voisin, le petit garçon a répondu : « Rien, je l’ai juste aidée à pleurer. »



PP

jeudi 6 août 2009

Paris en août


C'était un samedi, le premier samedi d'août. La matinée se traînait vers les torpeurs de midi. Paris, déserté depuis la veille, résonnait comme un appartement vide, on s'y sentait tout maigre tout chétif, perdu dans un pantalon trop grand. Les voitures clairsemées, tout étonnées de n'avoir pas le museau collé au pot d'échappement de la copine, fonçaient, chiens fous, dans ce ide rectiligne qui les happait, droit comme un dard, jusqu'à la Concorde, malheur au piéton! L'habituel matelas d'ouate sale à ras de bitume se réduisait à quelques effilochures fugaces et puait très supportablement.
Il flottait dans l'air un goût d'irréel plutôt grisant. Paris était à toi tout seul, chaque pavé, chaque garçon de café, chaque nuage, chaque femme, tu pouvais en faire ce que tu voulais. Il fallait se dépêcher d'en profiter, ça durerait un mois, pas plus. Le dépaysement des vacances, c'est à Paris, en août, qu'on le trouve. Les vacanciers ont emporté Paris-la-Merde aux Bahamas dans leurs valises, à nous Paris peinard.
En aôut, à Paris, les choses ne demandent qu'à basculer dans l'excessif. L'allégresse y devient folie, la malaise angoisse de mort. Le vide de la ville énorme fait échos et amplifie.

François CAVANNA

Charles Aznavour-Paris au mois d'août

Desperate Dorothy Parker


... Et encore les neveux...
Cette basse espèce de la vie animale...
Ils profèrent des choses géniales
Et aucune force au monde ne saurait les empêcher
De réciter leurs petits poèmes en l'honneur du Drapeau Etoilé;
Ils ont le sens de l'humour: de l' Humour Noir.
Vous lancent leurs hurlements dans l'oreille,
Retirent la chaise sur laquelle vous allez vous asseoir...
Chaque fois que vous tentez de faire impression sur quelqu'un,
Les voilà qui apparaissent,
Impatients d'essayer les mots qu'ils ont appris auprès du marchand de glaces...
Je souhaite que le gouvernement appelle sous les drapeaux
Tous les mâles de moins de dix ans....

La barque à l’amarre
Dort au mort des mares
Dans l’ombre qui mue

Feuillards et ramures
La fraîcheur murmure
Et rien ne remue

Sauf qu’une main lasse
Un instant déplace
Un instant pas plus

La rame qui glisse
Sur les cailloux lisses
Comme un roman lu .
Louis ARAGON

mardi 4 août 2009

Le comédien Jean-Paul Roussillon est mort




Le 31 juillet 2009 à 17h50 Réagissez 3 réactions Envoyez à un ami envoyez à un ami Imprimez imprimez
Tags : théâtre Jean-Paul Roussillon cinéma français arnaud desplechin comédie française

LE FIL ARTS ET SCèNES - Il avait obtenu cette année le César du meilleur second rôle pour "Un conte de Noël" d'Arnaud Desplechin. Jean-Paul Roussillon, sociétaire honoraire de la Comédie-Française, est décédé à l'âge de 79 ans, à Auxerre. A la scène et à l’écran, le comédien captivait par sa présence intense.

Il avait une voix. Un timbre qui grondait comme la rocaille sous la pression du torrent : profonde et sculptée par le temps. Et il avait une gueule : un visage raviné par les rides qu’allumaient deux yeux clairs.

L’acteur Jean-Paul Roussillon s’en est allé, à 79 ans, et, avec sa disparition, c’est aussi une certaine histoire du théâtre qui ne sera plus transmise. Car tout au long de ses cinquante-huit ans de carrière, il a accompli comme comédien ou metteur en scène un formidable voyage. Entré en 1950 à la Comédie-Française, il y fut l’Arlequin de Gaston Baty… Alors qu’il y a quelques mois encore on l’applaudissait à la Colline, le temple du théâtre contemporain, dans une splendide Cerisaie montée par Alain Françon ! Et s’il fut le premier metteur en scène à relire Molière avec autant de noirceur (L’Avare, avec Michel Aumont, en 1969), il avait surtout choisi, depuis son départ du Français en 1982, de servir les auteurs d’aujourd’hui, comme Tilly, Michel Vinaver ou Jean-Claude Grumberg, dont il avait défendu les premières pièces… il y a vingt-huit ans.
Emmanuelle Bouchez

lundi 3 août 2009


Si je mourais là-bas sur le front de l'armée
Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée
Et puis mon souvenir s'éteindrait comme meurt
Un obus éclatant sur le front de l'armée
Un tel obus semblable aux mimosas en fleur

Et puis ce souvenir éclaté dans l'espace
Couvrirait de mon sang le monde tout entier
La mer les monts les vals et l'étoile qui passe
Les soleils merveilleux mûrissant dans l'espace
Comme font les fruits d'or autour de Baratier

Souvenir oublié vivant de toutes choses
Je rougirais le bout de tes jolis seins roses
Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants
Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses
Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants

Le fatal giclement de mon sang sur le monde
Donnerait au soleil plus de vive clarté
Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l'onde
Un amour inouï descendrait sur le monde
L'amant serait plus fort dans ton corps écarté

Lou si je meurs là-bas souvenir qu'on oublie
-Souviens-t'en quelqufois aux instants de folie
De jeunesse et d'amour et d'éclatante ardeur-
Mon sang c'est la fontaine ardente du bonheur
Et sois la plus heureuse étant la plus jolie

O mon unique amour et ma grande folie

La nuit descend
On y pressent
Un long destin de sang

Guillaume APOLLINAIRE


dimanche 2 août 2009


Ce lit, ne dirait-on pas une côte,
bande étroite de terre où nous sommes couchés?
Rien n'est certain, ici, que cette gorge haute,
dans mon vertige intérieur comme érigée.

Car cette nuit où tant de voix crièrent
-bêtes qui se déchirent, et leurs clameurs,-
ne nous est-elle pas tellement étrangère?
Et ce qui point dehors, qu'on nomme jour,
est-ce plus clair pour nous que ces ténèbres?

On devrait l'un dans l'autre pouvoir se coucher
tels des pistils entre les étamines,
tant tout, partout, - monde démesuré, -
grandit, tournoie, nous agglutine.

Mais tandis que l'un contre l'autre nous nous serrons
pour ne pas voir ce qui dehors nous guette,
en toi, peut-être en moi, la menace s'apprête,
car nos âmes vivent de trahison.

Rainer Maria RILKE

Mannequins (1925)

Deux hommes, cinq hommes, dix, vingt hommes… Je renonce à les compter. Ils viennent à cette solennité de la couture plus empressés qu’à une générale du boulevard. Ils font professions d’ « adorer » ces défilés de robes, de jolies filles, de tissus que leur métrage, de plus en plus réduit, contraint à une magnificence sans cesse croissante. Ils confessent bien haut leur goût pour ces solennités vestimentaires que tout couturier coté organise avec un faste théâtral et religieux. Monsieur accompagne Madame aux « présentations », et Madame hoche le menton d’un air entendu : « Oui, oui, c’est pour regarder de près les mannequins ! » En quoi elle se trompe souvent. Car Monsieur est capable de deux ou trois sentiments purs, au nombre desquels est l’amour des couleurs, du mouvement, de la forme, et surtout de la nouveauté. Il y a beau temps que l’homme a perdu, chez le couturier, son embarras de grand garçon qu’on surprend à jouer aux billes, sa gaucherie de naufragé que la tempête a jeté dans l’Ile des Femmes. Seul l’homme goûte aux défilés de modèles un plaisir complet, qui n’est pas gâté par la convoitise. Pendant que sa compagne, secrètement frénétique, renonce, le cœur en lambeaux, à une petite « création » de six mille francs, l’homme s’épanouit, se renseigne, note la taille basse de chez X…, le drapé de chez Z…, comme il retient les caractéristiques d’une école de peinture. Mieux que la femme, l’homme goûte un ensemble. Mieux que la femme il fait, en toute innocence, la part du mannequin. Tandis que la spectatrice, enfiévrée, se répète tout bas : « c’est celle-là, celle-là, cette robe-là, que je veux », le sage spectateur admire, hors d’un fourreau de bronze plus révélateur qu’un maillot, les cheveux de cuivre, la blancheur laiteuse du mannequin roux. Il sait que la tunique couleur d’absinthe et de clair de lune ne saurait quitter, sans déchoir, la jeune fille blonde parée d’une dignité de lévrier, coiffée d’une longue chevelure que le fer ni les ciseaux n’ont jamais offensée. Il comprend enfin qu’une grave mission est dévolue à celle que sa femme nomme, entre ses dents, « cette engeance », et lui fera-t-on un crime, s’il a envie de la robe, de vouloir parfois l’emporter telle que le couturier l’a conçue, c’est à dire sur les épaules de la rayonnante jeune femme dont il n’entend jamais la voix ?
Bref, l’homme se sent désormais chez lui, partout où s’élabore et s’exhibe le luxe féminin, et le plus récent snobisme l’y met à l’aise, car il rencontre, aux défilés de la couture, le peintre consacré par la mode, la femme du monde et son romancier, le parlementaire et son Egérie. De l’un à l’autre groupe, le mannequin glisse comme une longue navette étincelante, et jette les rets. Collaboratrice inquiétante, c’est au mannequin qu ‘aboutit un faisceau d’efforts dont personne ne méconnaît plus l’importance. Le public estime à sa valeur la tâche du tisseur, du modéliste, du coupeur, de la vendeuse, celle du couturier qui les dirige : arrivé au mannequin, il se réserve, rêve, admire ou suspecte. Parmi les formes modernisées de la plus luxueuse industrie, le mannequin, vestige d’une barbarie voluptueuse, est comme une proie chargée de butin. Elle est la conquête des regards sans frein, le vivant appât, la passive réalisation d’une idée. Sa profession ambiguë lui confère l’ambiguïté. Déjà son sexe, verbalement, est incertain. On dit « ce mannequin est charmante » et son travesti consiste à simuler l’oisiveté. Une mission démoralisante la tient à égale distance du patron et des ouvrières normales. N’y a-t-il pas là de justifier, excuser l’étrange humeur et le caprice du mannequin ? Aucun autre métier féminin ne contient d’aussi puissants facteurs de désintégration morale que celui-là, qui impose à une fille pauvre et belle les signes extérieurs de la richesse.
« Patience, me dit-on, tout cela va changer ; l’évolution du mannequin est en route… nous, couturiers, nous ferons du mannequin une collaboratrice fidèle, honorablement appointée, exacte, qui pourra vivre régulièrement de sa beauté et de sa grâce… »
Messieurs de la Couture, je voudrais vous croire. Mais vous n’y êtes point encore, ou je me trompe. Vous appointerez, c’est entendu, et jusqu’à quarante mille francs l’année, paraît-il, l’épaule fringante, le noble col, la royale démarche de celles qui, avant toutes les autres créatures féminines, exaltent les œuvres de votre génie ? D’accord. Vous aspirez à donner au mannequin non seulement des honoraires suffisants, mais encore votre estime et la confiance que mérite, par exemple, votre première vendeuse. Vous ne voulez plus voir, chez vous, votre Diane élégante et plate défaillir et bâiller, après quels laisser-courre nocturnes. C’est d’un honnête homme, et d’un cœur pitoyable. Mais la beauté est une chose, et le fonctionnarisme une autre. La beauté s’accommode d’être admirée et vous l’armez pour qu’on l’admire davantage. En appareil de guerre et d’amour, vous dites à la Beauté : « Ceci est ton domaine, tu n’iras pas plus loin. Dispose de ce salon, de cette galerie, pour ta promenade de fauve. Va, reviens, retourne-t-en, reviens encore. Demi-nue, tu ne connaîtras pas le froid, sauf à l’heure où, retirée des regards, tu te sentiras loin d’eux frissonnante. Prends garde que nous te voulons, cette année, dépourvue d’une chair douillette, et dure comme une championne. Mais tu ne peux te livrer à aucun sport, donc mange le moins possible et ne t’amuse pas à acheter des marrons grillés, au coin de la rue… »
Chimériques ! vous voulez que, prisonnières de votre luxe, abreuvées de café, privées de l’occupation manuelle qui rège le battement du cœur et rythme la pensée, vos mannequins à la beauté agressive se fassent des âmes de comptables ! Vous n’êtes point au bout de vos peines. Mais votre effort est un louable effort. En attendant que le succès le couronne, en attendant que l’appât du gain, le goût de la tranquillité et de l’indépendance forment pour vous de belles jeunes femmes au front paisible et à l’âme sans désirs, gardez, recrutez le mannequin et son caprice. Vous lui passerez encore, pendant un temps que nul ne peut fixer, sa neurasthénie, ses bâillements nerveux, sa crise de larmes, sa langueur imprévue, son illumination passagère qui la signale aux hommages, sa désinvolture à fouler aux pieds, comme un sol natal, un luxe incomparable, - vous lui passerez tout ce que vous tolérez, ce que vous respectez chez son frère supérieur, l’artiste.
COLETTE